CHAPITRE II
Il semblait avoir six-sept ans, un gamin robuste à la crinière de cheveux blonds et aux yeux d’un bleu vif enfoncés dans leur orbite. Son dos et ses épaules étaient très droits, l’estomac encore arrondi par la graisse infantile, les mains dotées de fossettes, la bouche doucement rosée. Il se tenait au chevet du lit, l’air très solennel, et il parlait de manière très précise.
— Je m’appelle Jondelle. Il faut que je te remercie de m’avoir sauvé quand on a été attaqués en ville.
Des paroles bien graves pour un petit garçon, songea Dumarest, mais, d’une voix tout aussi solennelle, il répondit :
— Ce fut un plaisir de vous rendre service. Peux-tu me dire ce qui s’est passé ?
— Après que tu as été abattu ?
— Oui.
— Elray t’a sauvé. Il t’a emporté sur notre chaloupe et amené à la maison. Je n’ai pas oublié ton poignard. Tu le veux tout de suite ?
— S’il te plaît.
— Je l’ai nettoyé, dit l’enfant. Il était tout collant de sang, mais je l’ai lavé et je l’ai fait briller. Tu l’as utilisé pour tuer beaucoup d’hommes ?
— Pas davantage que nécessaire.
— J’ai vu comment tu l’as lancé. Tu m’apprendras à lancer le couteau ?
— Peut-être.
Dumarest s’assit sur la couchette. Il était nu en dessous des draps, un bandage transparent lui serrant le flanc gauche. En dessous de cette pellicule, il vit que la chair était presque totalement guérie. Des hormones, songea-t-il, ou peut-être même le ralentisseur temporel, produit chimique magique qui accélérait le métabolisme de telle manière qu’on vivait une journée en l’espace de quelques minutes. Mais il en doutait. L’utilisation du ralentisseur produisait une faim terrible et il ne la ressentait pas. Et aucune marque sur ses bras ne révélait d’alimentation intraveineuse.
— Makgar t’a soigné, dit l’enfant. Elle s’y connaît, mais je crois que Weemek l’a aidée.
— Weemek ?
— Un ami qui nous rend parfois visite. Si tu restes ici, tu le verras. Je dis « un », mais je ne suis pas sûr. Il n’est pas humain, tu sais.
Dumarest n’en savait rien, justement, mais il ne reprit pas le petit garçon. Il se rallongea, légèrement amusé et très intrigué. L’enfant parlait de manière trop précise pour son âge apparent, comme s’il avait subi une formation très poussée. À moins qu’il ne fût normal que les enfants de cette culture fussent aussi en avance.
— Peux-tu me donner mon poignard ? demanda-t-il.
Il était propre, comme l’avait dit le petit garçon, le tranchant affûté, l’acier poli.
— Et mes vêtements ?
— C’est Makgar qui les a. Elle les a remis à neuf. Désires-tu autre chose ?
Des renseignements, mais ils pouvaient attendre. Dumarest secoua la tête et, comme l’enfant sortait, il regarda autour de lui. Il se trouvait dans une chambre en pierre taillée, le plafond bas et doté de grosses poutres, le plancher poli naturellement. Des tapis adoucissaient cette simplicité spartiate, quelques estampes faisaient des taches de couleur vive sur les murs et une large fenêtre donnait une pâle lumière verte. Le soleil était haut sur la plaine ondoyante et les champs couverts de récoltes. Des arbres poussaient sur une crête lointaine et une rivière étroite sinuait le long d’un coteau pour disparaître dans un méandre qui la conduisait derrière la maison. Une ferme, présuma-t-il. Le centre d’un complexe agricole. Il devait y avoir quelque part des granges pour le bétail, des silos pour le stockage, des hangars pour les machines. D’autres bâtisses aussi pour les ouvriers. Il ouvrit la fenêtre et inspira profondément l’air chaud, parfumé d’odeurs inconnues, capiteux et revigorant. Il eut soudain faim.
— Tu n’aurais pas dû te lever, dit une voix derrière lui. Retourne immédiatement au lit.
Il se tourna et regarda la femme. Elle était grande, les cheveux bruns coupés court, ses yeux sombres contenant un soupçon d’amusement mais aussi d’expectative. Ses formes étaient pleines et riches en sève sous une robe marron serrée à la taille par une grosse ceinture. Elle avait les pieds nus dans des sandales de cuir, ses mains étaient larges, les doigts longs et effilés. Les mains d’un sculpteur, songea-t-il, ou d’un chirurgien. Sans se préoccuper de sa nudité, il ne bougea pas et affronta son regard.
— Au lit, répéta-t-elle. Immédiatement.
— Tu es Makgar ?
— Oui. Mais je suis aussi ton docteur, ton infirmière et ton hôtesse. Je te suis également très reconnaissante et je n’aimerais pas que tu rechutes. Sans la toile protectrice que contiennent tes vêtements, le rayon de ce laser t’aurait tué, La chaleur a été suffisamment déviée pour ne pas trop pénétrer. Maintenant, je t’en prie, retourne dans ton lit.
Il obéit, conscient d’une soudaine faiblesse.
— Depuis combien de temps suis-je ici ?
— Dix jours. Tu as perdu beaucoup de sang, que j’ai pu facilement remplacer. Mais tu étais énormément affaibli, pas la moindre graisse et des signes manifestes de malnutrition prolongée. Je t’ai mis sous sédation hypnotique et j’ai utilisé des hormones à action rapide pour favoriser la guérison. J’aurais bien utilisé du ralentisseur temporel mais, franchement, tu n’étais pas en état de le supporter.
Elle marqua un temps d’arrêt, hésita, et il devina sa question.
— Six mois de travail dans une mine en mangeant moins que le minimum, fit-il sèchement. Puis un voyage en Bas. Ce n’est pas la meilleure méthode pour rester en forme.
— Je m’interrogeais, dit-elle. Merci de m’en avoir fait part.
— Tu es mon docteur… il faut que tu sois au courant. (Il ajouta paisiblement :) Tu as parlé de sédation hypnotique.
— Une technique personnelle. Tu n’as ressenti aucune douleur, tu as pu manger à intervalles réguliers, mais ton intimité a été respectée, Earl. (Elle sourit devant son expression.) Il fallait bien que j’apprenne certaines choses… ton nom, par exemple. Pour des raisons thérapeutiques, non pas administratives. On ne se soucie pas de ce genre de détails à Relad.
— C’est le nom de cette ferme ?
— Celui du secteur. Par moments, tu avais le délire et me servir de ton nom m’a permis de raffermir ta libido. Enfin, tout cela est passé. De la bonne nourriture et du repos te retaperont complètement.
— Et mes vêtements ?
— Tu es au courant ?
— Le petit garçon m’a dit que tu les remets à neuf. C’est curieux qu’un gamin utilise une telle expression.
— C’est un enfant très spécial. (Elle déglutit et ajouta :) Je ne suis pas très douée pour exprimer mes émotions, à cause de ma formation, peut-être, mais c’est comme ça. Et certaines choses ne peuvent être dites. Mais il faut que tu saches ceci : tout ce que je possède, tout ce que tu peux désirer, t’appartient, pour ce que tu as fait. Si Jondelle avait été enlevé…
— Cela n’est pas arrivé.
— Elray était impuissant. Il ne faut pas lui en vouloir. Il serait prêt à mourir pour l’enfant, mais…
— Ce n’est pas un tueur, dit platement Dumarest. Et contre trois hommes armés de dagues, qu’aurait-il pu faire ? Mourir, peut-être, mais cela aurait-il sauvé le gamin ?
— Tu l’as sauvé. Es-tu un tueur ? (Elle n’attendit pas sa réponse.) Non, si tu as tué, c’est uniquement pour survivre. Et la violence ne t’est pas étrangère ; ce sont les cicatrices que porte ton corps qui me l’ont appris. Des coups de poignard, Earl : impossible de se tromper. J’en ai déjà vu sur des hommes qui se battaient sur le ring.
Oui se battent et tuent sous le grondement d’une foule assoiffée de sang. Il sentit de nouveau l’odeur du sang, le goût de l’air lourd de l’attente, il vit le regard fixe et animal de ces masques civilisés, hommes et femmes cultivés, qui hurlaient pour assister à des morts violentes. Catharsis exigée par des sociétés devenues décadentes, l’occasion rêvée pour un voyageur de se constituer un petit magot et pour un jeune homme une réputation.
— Un homme accoutumé à la violence, dit-elle doucement. Mais bien plus que cela. Elray m’a parlé de la vitesse, de la façon incroyable dont tu as agi. Lancer un poignard aussi vite qu’on appuie sur une détente ! Lui faire traverser six mètres avant que le rayon ait pu t’atteindre ! Si la distance avait été moindre, tu n’aurais pas été brûlé. Tu n’es pas un homme ordinaire, Earl Dumarest, mais je remercie tous les dieux qui ont jamais existé que tu te sois trouvé en ce lieu à ce moment-là.
Sa voix la trahit. Son visage était demeuré impassible, mais ses intonations manifestaient une vive émotion. Une autre femme fût tombée en larmes, lui eût peut-être pris la main, eût même manifesté une certaine hystérie. Et c’était bien plus qu’une simple gratitude. C’était comme si elle avait pris conscience d’une peur terrible et que la réaction avait subsisté, d’autant plus forte qu’elle songeait à ce qui aurait pu se passer.
Il savait qu’il pouvait tendre la main vers elle, la toucher, et tout ce qu’il désirerait serait librement accordé. Mais il préféra demander :
— Ces hommes voulaient enlever l’enfant. Tu sais pour quelle raison ?
Elle prit un long souffle frémissant.
— Une rançon, peut-être…
— Il faudrait que vous soyez riches, dit-il sèchement. L’êtes-vous ?
— Nous avons la ferme et pas grand-chose d’autre. Tu as sur toi plus d’argent que nous n’en possédons.
— Des valeurs immobilières, alors ? Que vaut cette ferme ?
— La terre est bon marché sur Ourelle. Nous avons à manger et nous vivons bien, mais c’est à peu près tout.
— Des ennemis ?
— Non. Je ne nous en connais pas.
— Pour une raison quelconque, quelqu’un voulait kidnapper votre gamin. C’est ton fils, si je comprends bien ?
— Il est né de mon corps, oui, dit-elle.
— Ces hommes n’étaient pas là par accident. Ils savaient ce qu’ils voulaient et où le trouver. Elray emmène-t-il souvent l’enfant en ville ?
— Non. Pas souvent. Il est allé chercher une pièce pour l’une des machines et il pense que ça intéresserait Jondelle. Ils s’étaient promenés, ils avaient fait du tourisme au petit bonheur et avaient visité la Kladour. Une journée normale telle qu’on en passe avec un petit garçon. Alors qu’ils rentraient vers l’endroit où il avait rangé la chaloupe, ces trois hommes les ont attaqués. Ils devaient vouloir les voler. Quand tu es arrivé, celui qui avait le pistolet a dû espérer que tu le croirais. En guise d’avertissement, peut-être.
— Peut-être.
— Ce doit être ça. Pourquoi quelqu’un voudrait-il enlever un petit garçon ? Comment auraient-ils su où le trouver, autrement ? Ce n’était qu’une coïncidence… forcément.
Dumarest en doutait, mais une chose était évidente : c’était un sujet dont elle ne désirait pas discuter avec un étranger et, finalement, cela ne le regardait pas. Il n’avait aucune envie de s’impliquer. L’enfant n’était pas seul. Il y avait sa mère et un homme qui semblait être son père, bien que cela n’eût pas été confirmé clairement. Il y avait une ferme où il vivait et il devait y avoir des employés, des ouvriers, qui se sentiraient obligés de défendre leur vie et leur propriété. La protection d’une Maison, toute petite qu’elle fût. Et ici, au moins, il était isolé des dangers de la ville.
Davantage de protection que n’en avait jamais connue Dumarest. Davantage de confort, de sécurité et, certainement, d’amour. Il s’enfonça dans les oreillers en rêvant, se rappelant l’époque, qu’il valait mieux oublier, où la faim était une compagne permanente et tes cailloux et les pierres ses seuls jouets.
Makgar déclara :
— Tu es fatigué. L’enfant t’a réveillé trop tôt et ta blessure est loin d’être guérie. Je vais te faire apporter de la nourriture, tu te reposeras et tu ne tarderas pas à aller mieux. Est-il utile de te dire que tu pourras rester aussi longtemps que tu le désireras ?
— Tu es gentille.
— Pas gentille : égoïste. Tu apportes la force en ces lieux et je… (Elle s’interrompit et reprit d’une voix plus décontractée :) Je suis médecin et je ne voudrais pas que mon travail ne serve à rien. Es-tu prêt à manger ?
On lui servit des steaks, épais et bien saignants, cuits sur la braise, avec des œufs et des tonnes de beurre. Il mangea, dormit et se réveilla pour manger de nouveau, un régime riche en protéines, destiné à restaurer son énergie dépensée et à remplacer la graisse consommée durant ces derniers mois. Au bout de deux jours, il était sur pied, faisait de longues promenades dans les champs et se livrait à des exercices pénibles pour rendre leur tonus à ses muscles. Et il était presque constamment accompagné du petit garçon.
Celui-ci était très sérieux, vêtu d’un pantalon et d’une chemise marron foncé, de grosses bottes à ses petits pieds, un collier de grosses perles autour du cou. Elles étaient chacune de la taille d’un petit œuf, d’une couleur éclatante et enfilées sur un fil de fer robuste noué entre chacune d’elles. Des graines, songea Dumarest, le produit d’une plante exotique, séduisantes à l’œil et amusantes pour un enfant. Il était pourtant parfois difficile de considérer Jondelle comme un enfant. Ses paroles étaient trop précises, ses manières trop adultes.
— Comment t’assures-tu que la lame atteigne toujours le même endroit à chaque fois ? demanda-t-il en regardant Dumarest tailler une bûche. Quand j’essaie, je tape un peu partout.
— Il faut viser avec le manche, répondit Dumarest. La pointe près des mains. La lame suit le mouvement.
— Tu sais lancer la hache aussi bien que le poignard ?
Dumarest jeta un coup d’œil à un tronc abattu à plusieurs mètres de là. Il leva la cognée, la soupesa, puis la jeta brutalement. La lame se ficha profondément dans le bois.
— J’aimerais bien savoir faire ça, dit l’enfant. Tu m’apprendras ?
— On ne peut pas te l’apprendre. On ne peut que te montrer comment faire, et le reste c’est toi qui dois le faire. C’est une question d’équilibre et d’estimation de la distance. Ça et beaucoup d’entraînement.
— Le poignard, alors. Tu m’aidera à apprendre à lancer le poignard ? À l’utiliser ?
— C’est ton père qui devrait le faire.
— Elray n’est pas mon père. Il a épousé Makgar, mais c’est tout.
C’était la confirmation de ce que soupçonnait Dumarest. Deux personnes aux cheveux noirs et aux yeux marron ne pouvaient avoir un fils blond aux yeux bleus, pourtant Elray était dans une position parentale. Il lui revenait d’apprendre ce qui est essentiel à l’enfant dont il avait la charge.
Jondelle manifesta son intelligence en disant :
— On pourrait être encore attaqués. Ça serait bien que je sache me défendre. Je t’en prie, apprends-moi à me servir d’un couteau.
— Tu penses que vous serez à nouveau attaqués ?
— Je ne sais pas, mais si ça se reproduit, je veux pouvoir faire comme toi. Elray ne veut pas me l’apprendre. Il n’aime pas la violence. Il dit que les gens civilisés ne doivent pas s’en servir.
— Il a raison, dit Dumarest d’une voix aimable.
— Mais si un homme civilisé en rencontre un qui ne l’est pas ?
Question bien trop habile de la part d’un petit garçon… mais qu’est-ce que l’âge par rapport à la compréhension ? À six ans, Dumarest chassait avec une fronde grossière, la faim étant la punition de l’échec. À sept ans… Il prit longuement son souffle, reculant devant ce souvenir.
— On tient le poignard comme ça. (Il lui montra.) Le pouce sur la lame, la pointe vers le haut. N’essaie pas de donner un coup de pointe. Tu pourrais rater ton coup, ou bien heurter un os, ou bien la coincer, ce qui risquerait de te désarmer. On utilise le tranchant, comme ça.
Il fit tourner la lame dans l’air, de telle sorte que le soleil du début de la soirée brilla sur la pointe et le fil.
— Et si tu dois te défendre, surtout n’hésite pas. Attaque rapidement et fais ce qu’il faut. N’aie pas peur d’être blessé, accepte le fait qu’il te faudra peut-être subir une blessure légère et essaie de ne pas avoir peur. La peur te ralentit et donne à ton adversaire une chance d’attaquer avant toi. Vise les yeux, puis…
— Ça suffit !
Elray s’était approché sans se faire voir, les bottes silencieuses sur la terre molle. Il se dressait, son corps trapu tendu par la rage, les traits brouillés par la colère.
— Jondelle, rentre à la maison !
Dumarest le suivit du regard, remarqua les yeux attentifs d’un groupe d’ouvriers, petits hommes aux cheveux raides, aux manières humbles, les femmes en observation aux fenêtres des cahutes assemblées autour de la maison.
— Tu es notre invité, dit Elray d’une voix rauque. Mais même si tu étais mon frère, je ne permettrais pas ce que je viens de voir. Quel sorte d’homme es-tu pour apprendre à un gosse à mutiler et tuer ? À utiliser des armes de destruction ? Est-ce ainsi que tu me récompenses pour mon hospitalité ?
Dumarest contempla le poignard dans sa main, la blancheur des phalanges et le tremblement de la pointe. Il rengaina rapidement la lame.
— Nous te devons beaucoup, continua Elray. Je l’admets. Mais je ne puis permettre certaines choses. Jondelle est un enfant et doit être traité comme tel.
— C’est un homme, répondit sévèrement Dumarest. Petit et jeune, mais un homme quand même. Il grandira et en rencontrera d’autres qui n’auront pas eu de tuteurs aussi pusillanimes. S’ils le trouvent faible, ils en feront leur souffre-douleur et il n’aura d’autre choix que de céder. Il perdra son amour-propre ou, s’il en a encore, il se rebiffera. Et lorsqu’il mourra, il ne te remerciera point pour ce que tu auras refusé de lui apprendre.
Il se détourna avant que l’autre ait pu lui répondre, passa à grands pas devant les personnages en observation et se dirigea vers la crête éloignée et les arbres qui dentelaient le ciel. Plus loin s’étendaient toujours des terres nues, plaine ondoyante vierge de route ou de piste, la rivière un trait sinueux d’émeraude pâle bordé de bouquets de roseaux. Au nord, les montagnes s’élevaient, leurs cimes couronnées de neige. Une scène pastorale de paix et de beauté, une oasis de tranquillité où l’on pouvait s’asseoir pour passer le restant de sa vie à rêver. Mais au-delà se trouvaient la ville, l’astroport et les vaisseaux qui l’emporteraient dans l’espace et vers d’autres mondes. Son monde, peut-être… et déjà il s’était trop attardé.
Il était tard lorsqu’il revint, le ciel scintillait d’étoiles, rideau de brillance miroitante, globes, amas, panneaux de luminescence luisante. Scène nocturne normale sur toute planète proche du cœur de la galaxie, du centre où les soleils étaient proches et les mondes abondaient.
Des lumières brillaient dans la maison et les cahutes et le parfum de cuisine envahissait l’air. Il entendit des voix en franchissant la porte d’entrée et s’arrêta en remarquant son nom. Elray et la femme, présuma-t-il, en train de parler de l’étranger qu’ils avaient pris sous leur toit. Il marqua un temps d’arrêt et écouta.
— Non ! (Elray était catégorique.) Je n’accepterai jamais. Des poignards à son âge. C’est indécent !
— Earl est un homme qui a eu une existence rude. Il possède des valeurs différentes des tiennes. (Elle marqua une pause et ajouta avec douceur :) S’il était différent, serais-tu assis ici en ce moment ?
— Est-ce que tu veux me rappeler ce que tu as décidé de baptiser ma faiblesse ?
— La gentillesse n’est pas la faiblesse, Elray, mais elle peut s’avérer parfois fatale. Je veux que Jondelle soit fort. Qu’il ne dépende que de soi et n’aie besoin de personne. Ce que je veux, c’est qu’il survive !
Son cri avait jailli du cœur, le cri éternel d’une mère qui a peur pour son enfant. Dumarest en perçut l’intensité, et Elray également. Sa voix était plus calme lorsqu’il reprit la parole :
— Je me fais du souci pour cet enfant, Makgar ; tu le sais. C’est comme s’il était mon fils. Mais que savons-nous vraiment de Dumarest ? Un étranger. Un voyageur et peut-être davantage. L’attaque aurait pu être manigancée, ainsi que son intervention, pour l’amener là où il est actuellement. Il est trop proche de Jondelle. Le petit ne veut plus s’éloigner de lui, il semble être toujours à son côté, il parle, il écoute, il apprend, peut-être, à moins qu’il n’y ait autre chose. Comment en être sûrs ?
— Trois morts, Elray. Dumarest gravement blessé… voilà ce qui peut nous permettre d’en être sûrs. Et…
— Oui ?
— Leur intimité t’inquiète ?
— Oui.
— Et tu n’en devines pas la raison ? (Sa voix avait une note tendre de compréhension.) Un voyageur, as-tu dit de lui, un errant sans foyer ni famille à soi. Un homme qui, peut-être, aimerait avoir un fils. Un garçon à former à son image. Je les ai observés et je sais ce qu’est la solitude qu’il doit éprouver. Je l’ai mis sous sédation hypnotique, ne l’oublie pas. Dumarest n’est pas un ennemi. C’est une personne très solitaire qui cherche quelque chose. C’est une véritable quête. Peut-être que, de manière subconsciente, il pense l’avoir trouvé.
— Le gamin, dit Elray d’une voix pâteuse. Un succédané de fils. Et toi ? Es-tu prête à devenir sa femme ?
Elle exprima son amusement.
— Elray, es-tu jaloux ?
— Est-ce que tu le nies ?
— Tu dis des absurdités.
— Tu ne le nies pas, dit-il d’une voix sinistre. Tu ne peux pas le faire, je t’ai surveillée et je le sais.
Dumarest se détourna et ressortit doucement dans la nuit traversée d’étoiles. Il toussa, fit racler ses bottes et claqua le panneau contre le mur en rentrant dans la maison. La lumière éclairait la pièce où Elray et la femme étaient assis à table, du pain, du vin et les reliefs d’un repas devant eux.
— Il est temps que je vous quitte. Si vous pouviez m’accompagner en ville, je vous en serais reconnaissant.
— Tu pars ?
Il sentit l’inquiétude dans la voix de la femme et vit l’expression soudaine de soulagement dans les yeux de l’homme.
— Oui. J’ai des choses à faire.
— Mais tu n’es pas encore rétabli.
Makgar se leva pour bien refermer la porte et se tint devant lui, le mouvement de sa poitrine bien visible sous le tissu de sa robe.
— Ta blessure n’est pas encore guérie et il te faut encore du repos et de la nourriture.
— Je pourrai en trouver en ville.
— J’y vais demain, dit rapidement Elray. Tu pourras m’accompagner.
— Mais… (Elle avait de la peine à se contrôler.) Je pense que tu es fou, continua-t-elle d’une voix égale. C’est mon opinion en tant que docteur. Il existe encore un danger de complications. Dans cinq jours, je pense que tu pourrais aller en ville à pied, mais pour l’instant, partir en chaloupe équivaudrait à prendre un risque inutile.
— Il y a des docteurs en ville, dit Elray. Et la chaloupe est stable. Nous volerons lentement et tranquillement. (Il ajouta :) Cesse de faire des histoires, Makgar. Earl est adulte et il sait ce qu’il a à faire.
— Oui, dit-elle d’une voix morne. Je suppose que oui.
Son regard se posa sur la nourriture sur la table et se releva pour affronter les yeux calmes de Dumarest.
— Tu n’as rien mangé, l’accusa-t-elle. Nous avons attendu, mais tu n’es pas arrivé et… (Elle fit un petit geste.) Veux-tu quand même manger avant d’aller te coucher ?
— Oui, dit-il. Je vais manger.